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Dernière mise à jour : 16-03-2008

La soupe et la soie…

Je suis né en 1968. J’appartiens à une génération qui a commencé à faire du théâtre au moment de la chute du mur de Berlin…

Dans le domaine de la mise en scène, les années ’80 - qu’on évoque parfois sous le doux nom d’ « années fric » -, avaient été marquées par un souci souvent obsessionnel de l’image et par des scénographies monumentales ayant dans bien des cas pour effet de noyer texte et acteurs. Au début des années ’90, nous avons été plusieurs compagnies à tenter de replacer la parole et le corps de celui qui la transmet au centre de l’attention du spectateur. Concevant avec nos scénographes des espaces scéniques moins écrasants, nous nous efforçons parallèlement, avec les acteurs qui nous accompagnent, de réhabiliter l’art de l’écoute après une ère marquée par la suprématie du visuel.

Sur un plan idéologique, nous nous distinguons par un discours moins dogmatique (certains aînés diront avec un paternalisme condescendant : « apolitique ») et, de même que les dispositifs monumentaux cèdent le pas à des espaces où la parole peut à nouveau se déployer, les grilles de lectures idéologiques et leurs cortèges de certitudes assénées se fissurent, laissant certaines préoccupations qui avaient été bannies de la scène en retrouver le chemin. L’intime, considéré alors depuis une vingtaine d’années par les chantres du théâtre « conscientisé » comme préoccupation bourgeoise et honteuse, retrouve droit de cité. Non en tant que repli frileux et bourgeois face au monde, mais comme l’un des deux pôles sans lesquels le théâtre se trouve privé de raison d’être : là où le moi et le monde se rencontrent, il y a théâtre.

Sur le plan du répertoire, les choix de la compagnie répondent depuis toujours à ce souci de réinterroger l’intime dans son rapport problématique au monde. Malgré leurs différences (et qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui), Strindberg, von Horváth, Adamov, Kalisky, Cormann ou Pourveur se distinguent tous par la singularité poétique avec laquelle ils confrontent l’intime et le collectif. Etrangères à tout didactisme simplificateur, irréductibles aux explications sommaires, pétries de contradictions multiples, ambiguës, troubles, complexes, voire « irreprésentables », leurs dramaturgies nous confrontent à nous-mêmes et à nos démons et adressent autant de défis à la scène, réclamant des interprètes une façon tout aussi singulière de leur donner corps. Oubliant les vieux préceptes du classicisme français, les voix que nous aimons donner à entendre n’hésitent pas en outre à unir en une même œuvre sophistication et trivialité, raffinement et truculence. Car si la scène est fille du sacré, elle a pour second géniteur un clown ivre qui rote dans la soie et pète dans la soupe. Car tel est le théâtre et tel est le monde : infiniment précieux et futile infiniment…

Michael Delaunoy
Directeur artistique de l’envers du théâtre